« Certainement je n’ai pas à me plaindre – me disait celui dont je rapporterai les confidences dans le récit très simple et trop peu romanesque qu’on lira tout à l’heure – car je ne suis plus rien, à supposer que j’aie jamais été quelque chose […]. D’inutile à tous, je deviens utile à quelques-uns, et j’ai tiré de ma vie, qui ne pouvait rien donner de ce qu’on espérait d’elle, le seul acte peut-être qu’on n’en attendît pas, un acte de modestie, de prudence et de raison. Je n’ai donc pas à me plaindre. Ma vie est faite et bien faite selon mes désirs et mes mérites. Elle est rustique, ce qui ne lui messied pas. Comme les arbres de courte venue, je l’ai coupée en tête : elle a moins de port, de grâce et de saillie ; on la voit de moins loin, mais elle n’en aura que plus de racines et n’en répandra que plus d’ombre autour d’elle. Il y a maintenant trois êtres à qui je me dois et qui me lient par des devoirs précis, par des responsabilités qui n’ont rien de trop lourd, par des attachements sans erreurs ni regrets. La tâche est simple, et j’y suffirai. Et s’il est vrai que le but de toute existence humaine soit moins encore de s’ébruiter que de se transmettre, si le bonheur consiste dans l’égalité des désirs et des forces, je marche aussi droit que possible dans les voies de la sagesse, et vous pourrez témoigner que vous avez vu un homme heureux. »
Quoiqu’il ne fût pas le premier venu autant qu’il le prétendait, et qu’avant de rentrer dans les effacements de sa province il en fût sorti par un commencement de célébrité, il aimait à se confondre avec la multitude des inconnus, qu’il appelait les quantités négatives. A ceux qui lui parlaient de sa jeunesse et lui rappelaient les quelques lueurs assez vives qu’elle avait jetées, il répondait que c’était sans doute une illusion des autres et de lui-même, qu’en réalité il n’était personne, et la preuve, c’est qu’il ressemblait aujourd’hui à tout le monde, résultat de toute équité dont il s’applaudissait comme d’une restitution légitime faite à l’opinion.
[…] Quoi qu’il en soit de ce jugement porté sur un passé qui ne s’accordait pas très bien avec sa vie présente, à l’époque dont je parle du moins, il était arrivé à ce degré de démission de lui-même et d’obscurité qui semblait lui donner tout à fait raison. Aussi ne fais-je que le prendre au mot en le traitant à peu près comme un inconnu. Il était devenu, d’après ses propres termes, si peu quelqu’un, et tant d’autres que lui pourraient à la rigueur se reconnaître dans ces pages, que je ne vois pas la moindre indiscrétion à publier de son vivant le portait d’un homme dont la physionomie se prête à tant de ressemblances.
Eugène Fromentin, Dominique