La dictée 2024

Présentation à lire préalablement aux candidats :

Le narrateur évoque les manies de son ami Florent Seinecé. Dans le 1er §, il évoque un souvenir d’enfance dans la maison familiale à Bergheim, en Allemagne, en mentionnant la bonne, Hiltrud.

 

La manie de l’affabulation érudite

Tout était prétexte à répétitions fastidieuses. Tout lui était un germe de culpabilité. La moindre circonstance, et la plus fortuite, était comme le grain de levain dans la pâte qui reposait, à Bergheim, au-dessus du poêle de fonte bleue – et devant lequel Hiltrud nous demandait de ne pas parler français de crainte que la pâte ne s’affaissât.
Comme Seinecé lisait beaucoup – avec cette voracité et cette passion d’appliquer sans cesse les situations, les personnages, les descriptions qu’il lisait aux scènes les plus ordinaires qu’il vivait – ce tour d’esprit parvenait à un degré qui allait presque au-delà du pédantisme : Seinecé appliquait tout, liait tout, laçait tout – quelques difficultés qu’il connût à cet égard. J’en ignorerai toujours la raison.
Il vivait toujours entouré de livres, de photographies, de revues, de galets. J’étais en train de lire une partition. Il se levait. Il me tirait par le bras. Il me montrait un tableau, une reproduction, quelle qu’elle fût, et il la rapportait à lui-même et il la légendait sans finir. C’était, par exemple, une crucifixion qu’il me montrait, il me faisait remarquer tel détail curieux, telle souffrance saugrenue, me nommait les trois êtres crucifiés, le centurion Longin les deux mains sur la hampe de sa lance et le sang de Jésus s’égouttant sur ses doigts. Aussitôt il me racontait une histoire semblable – quelque manque de piété qu’il y ait peut-être à la rapporter ici.
Aussi bien, disait-il, toutes les larmes du monde étaient celles qu’avait versées saint Pierre dans la cour du prêtre Anne. « Si nous savions écrire ! disait-il. Nous ne saurons jamais. Ceux qui savaient écrire, c’est parce qu’ils étaient en possession d’une plume du coq lorsque Pierre a pleuré. » « Ce n’est pas avec une pointe Bic, continuait-il, ce n’est pas avec un stylo à encre, ce n’est pas avec un crayon à papier, ce n’est même pas avec une plume d’oie, c’est avec les restes de plumes conservées de ce coq du remords, au XIIIe siècle, au XVIIe siècle, que les plus belles choses ont été écrites. »

Pascal Quignard, Le Salon du Wurtemberg, 1986