La dictée 2026

Soupçonnant son amante, Brigitte, d’infidélité, le narrateur vient de lui faire une scène et de lui annoncer qu’il entreprendrait seul le voyage qu’ils projetaient à deux. Le couple s’est violemment disputé. Brigitte a fini par s’évanouir. Le narrateur l’a ensuite aidée à aller se coucher et est resté auprès d’elle le temps qu’elle s’endorme. Assis près du lit, il médite sur leur rupture désormais inéluctable.

 

Certaines souffrances, par leur excès même, nous avertissent de leur terme, et plus j’éprouvais de honte et de remords, plus je sentis qu’après une telle scène il ne restait qu’à nous dire adieu. Quelque courage que pût avoir Brigitte, elle avait bu jusqu’à la lie la coupe amère de son triste amour ; si je ne voulais la voir mourir, il fallait qu’elle s’en reposât. Il était arrivé souvent qu’elle m’eût fait de cruels reproches, et elle y avait peut-être mis jusqu’alors plus de colère que cette fois ; mais, cette fois, ce qu’elle m’avait dit, ce n’étaient plus de vaines paroles dictées par l’orgueil offensé, c’était la vérité qui, refoulée au fond du cœur, l’avait brisé pour en sortir. La circonstance où nous nous trouvions et mon refus de partir avec elle rendaient d’ailleurs tout espoir impossible ; elle aurait voulu pardonner qu’elle n’en eût pas eu la force. Ce sommeil même, cette mort passagère d’un être qui ne pouvait plus souffrir, témoignait assez là-dessus ; ce silence venu tout à coup, cette douceur qu’elle avait montrée en revenant si tristement à la vie, ce pâle visage, et jusqu’à ce baiser, tout me disait que c’en était fait, et, quelque lien qui pût nous unir, que je l’avais rompu pour toujours. De même qu’elle dormait maintenant, il était clair qu’à la première souffrance qui lui viendrait de moi elle s’endormirait du sommeil éternel. L’horloge sonna, et je sentis que l’heure écoulée emportait ma vie avec elle.

Ne voulant appeler personne, j’avais allumé la lampe de Brigitte ; je regardais cette faible lueur, et mes pensées semblaient flotter dans l’ombre comme ses rayons incertains.

Quoi que j’eusse pu dire ou faire, jamais l’idée de perdre Brigitte ne s’était encore présentée à moi. J’avais cent fois voulu la quitter ; mais qui a aimé en ce monde et ne sait pas ce qui en est ? Ce n’était que du désespoir ou des mouvements de colère. Tant que je me savais aimé d’elle, j’étais bien sûr de l’aimer aussi ; l’invincible nécessité venait, pour la première fois, de se lever entre nous deux. J’en ressentais comme une langueur sourde, où je ne distinguais rien clairement. J’étais courbé près de l’alcôve, et, quoique j’eusse vu dès le premier instant toute l’étendue de mon malheur, je n’en sentais pas la souffrance. Ce que mon esprit comprenait, mon âme, faible et épouvantée, semblait reculer pour n’en rien voir.

 

Alfred de Musset, La Confession d’un enfant du siècle,

cinquième partie, chap. VI